Particularités physiologiques et psychiques de l'enfant et de l'adolescent abordées à travers la pratique du canoë ou du kayak

Alain HELUWAERT
médecin du sport,
pédiatrie préventive

mise à jour 01/11/2012

 

Rappels sur la croissance de l'organisme humain

La croissance de l'humain n'est ni régulière ni linéaire. Elle se fait par "poussées" et on distingue
- une période de croissance rapide (plus de dix centimètres et plus de deux kilogrammes par an) lors des deux premières années de la vie
- une croissance tranquille de cinq centimètres et un kilo en moyenne par an en période prépubertaire.
- une accélération pubertaire, débutant vers en moyenne 10-11 ans pour les filles, 11-12 ans pour les garçons, durant dix huit mois en moyenne suivie d'une décélération jusqu’à la taille définitive : les filles gagnent en moyenne 20 cm entre 10 et 14 ans, les garçons 25 cm entre 12 et 16 ans.
La répétition du mot "en moyenne" est volontaire  : comme tout phénomène biologique, la croissance vérifie la "loi normale" qui veut que les populations, lorsqu'elles sont suffisamment grandes, se répartissent selon une courbe dite de Gauss (figure I) lorsque l'on portent en abscisse un caractère quantitatif biologique et en ordonnée le nombre de sujets. La moyenne se situe sur l'axe de symétrie et on peut définir une norme en incluant 95% des sujets (2 écarts-types).

Le signal déclenchant  la puberté est encore inconnu, mais on sait qu'un âge osseux de 12 ans doit être atteint et que plus la puberté démarre tôt, plus tôt se termine la croissance et plus petite est la taille finale. La taille d'un sujet est influencée par des facteurs innés : la taille des parents biologiques permet une estimation de celle de leurs enfants. Elle est également influencée par des facteurs acquis (alimentation, maladies chroniques, carence affective qui avancent ou retardent la maturation osseuse) et des facteurs pubertaires (début de la puberté, régulation hormonale). Le début plus précoce de 12 à 18 mois du déclenchement pubertaire chez la fille explique  en partie sa taille plus petite d'en moyenne douze centimètres. Dans une même classe d'âge, il est habituel de voir une grande diversité de maturation. La détermination de l'âge osseux par la radiographie de la main gauche ou de l'ossification iliaque (Riesser)  permet de situer avec une relative précision l'âge pubertaire, mais est à réserver aux situations de retard de croissance, puberté précoce ou tardive.
L'ante-hypophyse est le chef d'orchestre qui, sur commande de l'hypothalamus, règle les sécrétions d'hormone de croissance, d'insuline, d'hormones sexuelles et surrénaliennes. L'activité hypothalamique est influencée par l'alimentation, le stress, l'exercice physique et le taux des diverses hormones, mais l'essentiel de sa programmation est inscrit dans les gênes.
Les catégories d'âges qui voudraient faire concourir les enfants et jeunes ados "à armes égales" sont une inanité qui hélas perdure.

Fig. I - Exemple de distribution d’un caractère
biologique (courbe de Gauss)

Rôle majeur de l'alimentation

L'alimentation a un rôle majeur non seulement dans la croissance, mais encore dans la taille définitive et dans la robustesse du squelette. La pratique sportive bénéficie d'une alimentation satisfaisante tout au long de l'année, permettant les jours de pratique intensive de ne se préoccuper que de l'apport énergétique et de l'hydratation.
Des outils attrayants sont à la disposition de l'éducateur sportif : le guide alimentaire pour tous "la santé vient en mangeant" et le bateau alimentaire de l’A.F.S.A. : Les différentes parties du bateau alimentaire de référence correspondent aux différentes catégories d'aliments ; leurs surfaces sont proportionnelles aux quantités journalières conseillées pour chacune de ces catégories d'aliments, à savoir 15% de protéines, 30% de lipides et 50% de glucides dont 10% de glucides simples.
La coque ou ossature, en deux parties, représente les viandes/poissons/œufs et les produits laitiers, nos principales sources de protéines ; ils apportent également des minéraux, des oligo-éléments et des vitamines du groupe B. Au delà de leur contribution à l'apport énergétique totale (1 g apporte 4 kcal) les protéines, nous l'avons vu, jouent un rôle structural indispensable dans la cellule vivante
.La quille ou socle, en deux parties, représente les graisses visibles d'origines animale et végétale, sources d'acides gras et de vitamines liposolubles A, D, E, K ;
la grande voile ou moteur représente le pain, les céréales et dérivés, la pomme de terre et les légumes secs, sources de glucides complexes (amidon), de protéines végétales et de vitamines du groupe B ;la petite voile de poupe ou starter représente le sucre et les produits sucrés, sources de glucides simples (glucose, fructose) ;
les deux focs de proue ou piliers représentent les fruits et légumes, sources d'eau, de glucides simples (fructose), de fibres et de divers minéraux. Si l'apport énergétique de notre alimentation est indispensable, sa qualité nutritionnelle est tout aussi primordiale pour le maintien en bonne santé. Les fruits et légumes constituent l'exemple d'aliments peu caloriques mais présentant sur le plan qualitatif de nombreux intérêts nutritionnels. En effet, les fruits plus que les légumes apportent du fructose, un sucre simple de même valeur énergétique que le glucose (4 kcal/g). Et surtout, ils contribuent significativement à notre apport quotidien en eau (jusqu'à 80-95% de leur poids) et sont des fournisseurs privilégiés d'une large variété de molécules bénéfiques que nous sommes incapables de fabriquer : Les fibres, les minéraux, les micro-constituants, les vitamines (voir glossaire).
Le bateau vogue sur une eau abondante, seule boisson indispensable dont la consommation journalière conseillée est d'environ 1,5 l. La consommation d'alcool, qui doit rester modérée, pourrait être schématisée par un tonneau freinateur attaché à la poupe.
Les couleurs utilisées correspondent à celles proposées par le Comité français d'éducation pour la santé (CFES).
Mais il faut savoir que les penchants naturels pour le gras-sucré, les habitudes familiales, les modes l'emportent souvent sur les bonnes intentions. Mieux vaut expliquer comment bien manger au MacDo  — en privilégiant poisson, salades, laitages, fruits, — plutôt que d'en interdire la fréquentation.
La pratique de régimes amaigrissants ou de restrictions alimentaires entre 12 et 18 ans est catastrophique pour l'avenir osseux du sujet.

 

L'entraînement à la performance

Des qualités aérobies au plus haut
Les nombreux travaux de physiologie réalisés nous apprennent que :

Des limitations dans l'amélioration de la force et de la vitesse
Le développement des fibres rapides et des éléments des métabolismes anaérobies alactiques et lactiques sont sous le contrôle des hormones stéroïdiennes. Vers l’âge de six ans, le taux des hormones anabolisantes surrénaliennes augmente ; ce qui permet une augmentation de performances. Avec l’activation pubertaire de la sécrétion des hormones sexuelles, les fibres rapides et les métabolismes anaérobies donnent progressivement au sujet ses qualités de force et de vitesse (selon sa programmation génétique individuelle). Le meilleur renforcement musculaire est celui qui se pratique en isocinétisme : natation , pagayage, machine à ramer isocinétique. La réception-lancer du « medecine-ball » réalise un exercice pliométrique analogue au « step » pour le membre inférieur. Les sangles élastiques sont à préférer aux haltères….

Un cœur adaptable mais sensible aux charges intenses et aux variations brutales d'intensité
Le cœur est un muscle ; avant la puberté il adapte son débit à l’exercice par une augmentation en volume. Le déclenchement pubertaire permet une adaptation de la masse musculaire. Le jeune cœur a un rythme cardiaque instable : arythmie respiratoire, tachycardie excessive d’effort, palpitations. Au moindre doute un bilan s’impose, qui permet, s’il est normal, de poursuivre des activités sportives intenses.
Le cœur de l’enfant est donc adaptable à l’exercice. Mais les charges intenses d’entraînement comme on peut les connaître en stage et les variations brutales de l’activité sont reconnues comme nocives.

Une acquisition des habilités optimale mais variable
Nous nous accordons tous pour dire que la qualité principale de cette période de la vie est la facilité et rapidité des acquisitions psychomotrices. Là encore il faut tenir compte de la variation inter-individuelle : certains sont plus précoces et d’autres sont moins habiles. Certaines personnes ont des difficultés d’apprentissage minimes, mais suffisantes pour les détourner d’activités motrices complexes : ce sont de piètres danseurs, des travailleurs maladroits, de médiocres slalomeurs. Il leur faut plus de temps et de patience dans l’acquisitions des bons gestes. Il faut savoir respecter ces difficultés.
Enfin l’effort d’acquisition doit être soutenu par la motivation, la curiosité, l’intérêt. Dans notre société, les pôles d’intérêts sont nombreux multiples, variables avec l’âge et en concurrence avec la pratique de nos disciplines. Le désinvestissement, l’attrait du jeune pagayeur pour autre chose ne doit donc pas être vécu comme un échec par le cadre.

Dans les acquisitions et les aptitudes, l'essentiel est inné et inscrit dans les gènes du sujet. Il faut être prudent avant d'attribuer des progrès aux activités d'entraînement : on ne fait qu'améliorer, d’un peu à beaucoup selon l’âge, les capacités de chacun, on ne les change pas. Dans l'enfance, les effets bioénergétiques de l'entraînement sont négligeables. Au sortir de l'adolescence, la capacité d'amélioration de la performance est maximale et peut atteindre 30% entre sédentarité totale et entraînement optimal. Rien ne prouve qu'un entraînement, intensif ou spécialisé, précoce permette d'atteindre des niveaux bioénergétiques supérieurs. La différence se fait plutôt dans l’acquisition des habiletés, la synchronisation musculaire et le rendement. Les qualités bioénergétiques et musculaires, les particularités ostéo-articulaires rendent l'échauffement préalable inutile voire contre-productif en consommant les réserves énergétiques et le potentiel d'attention. De même la récupération est plus rapide et ne justifie pasde récupération active.

Fragilité osseuse et laxité ligamentaire : rachis et épaule du jeune pagayeur

L'essentiel de la pathologie d'hyperutilisation et des traumatismes en période prépubertaire et pubertaire ne concerne pas nos pratiques : les apophysites touchent essentiellement le bassin, le genou et le pied et les fractures, fréquentes au MS comme au MI sont liées aux chutes et à la pratique des sports de contact.

Le rachis, point faible du pagayeur
Lever un bateau trop lourd, faire des efforts incontrôlés pour le vider de son eau, pratiquer des manœuvres de sauvetage sans ménagement : voici les causes habituelles de micro-traumatismes et traumatismes du rachis liés à nos pratiques (fig 5). Pour le kayakiste, la position en cyphose lombaire est également nocive ( fig. 6). Comme tout assemblage osseux, le rachis du jeune pagayeur présente des zones de cartilage de croissance vulnérables (maladie de Scheuerman, spondylolyse lombaire). Par ailleurs, c'est lors de la croissance rapide du tronc que se démasquent scolioses et cyphoses structurales : toute plainte persistante ou répétée concernant le rachis doit être prise en considération, de même que toute anomalie de courbure raide ou douloureuse. Il faut encourager le sujets et ses parents à prendre l'avis d'un médecin. Le portage, la vidange, les manœuvres de sauvetage doivent être abordées sous l'angle de la protection du rachis. Les exercices de musculation avec poids et haltères exigent un parfait placement du rachis qui doit être contrôlé par un encadrement attentif ayant une formation spécifique de qualité..
Le matériel doit avoir une taille et un poids adaptés.

Le risque de luxation de l'épaule
Les sujets jeunes ont des muscles souples et des ligaments laxes ; certains gestes techniques placent l'épaule en position de luxation antéro-externe : esquimautage, appuis en suspension. Il suffit d'un choc associé et inopportun sur un rocher ou le fond pour luxer la tête humérale hors de son articulation. Les éventuelles lésions des structures de maintien favorisent la récidive. Les maladies dégénératives précoces de l'épaule ont fait leur apparition chez les jeunes nageurs soumis à un entraînement intensif. Ce n'est pas encore le cas dans nos disciplines.
Faisons en sorte que nos anciens sportifs, passée la quarantaine, n'aient pas un état articulaire au niveau du rachis et des membres supérieurs comparable à celui d'un vieillard.

De faibles défenses contre le froid et la chaleur :  entre noyade et coup de chaleur
L’adaptation aux conditions thermiques extrêmes est imparfaite avant l’âge adulte. La thermorégulation utilise trois systèmes : l’échangeur thermique ajustable des membres, la production d’énergie par la contraction musculaire, le refroidissement par évaporation de la sueur (figure 7). La surface cutanée d’échanges thermiques rapportée au poids est plus importante que pour l’adulte. En milieu froid, la lutte contre le refroidissement se fait par la fermeture de l’échangeur thermique des membres, ce qui refroidit les muscles et les rend raides et inefficaces, et par la production de chaleur par le frisson. La moindre masse musculaire du jeune pagayeur réduit ses moyens de lutte contre le froid par production de chaleur. Il est par ailleurs peu sensible aux signaux d’alerte liés au refroidissement (onglée, frissons). Du fait de la croissance, son équipement vestimentaire doit être fréquemment renouvelé et souvent n’est pas adapté au froid. Le respect du principe de trois couches de vêtements hydrophobes et imper-respirants qui assure au compétiteur confort et sécurité est financièrement difficile à réaliser. Pour les autres jeunes pratiquants, le prêt de combinaisons isothermes minces de type long john n’est pas encore répandu dans nos clubs, comme il l’est dans les autres activités nautiques. Le refroidissement rend le sujet maladroit, d’abord par incompétance musculaire, puis par ralentissement idéatoire quand l’hypothermie débute. Cette incapacité aux manœuvres et à la nage est reconnu comme un facteur majeur de risque de noyade.
À l’autre extrêmité, la physiologie est également imparfaite : Les glandes sudoripares produisent moins de sueur  : l’évaporation, principal moyen d’évacuer l’excès thermique est réduite. Cela d’autant plus que la perception de la soif est moindre et la déshydratation plus rapide. Le risque de coup de chaleur est accru. La prévention passe par l’hydratation et la baignade aussi fréquentes que possible.

Pour une pratique encadrée lorsque les signaux d'alerte ne sont pas encore bien programmés

L’enfant est par nature impatient et imprévoyant ; il se satisfait de l’instant et à moins d’une expérience antérieure traumatisante est peu inquiet des risques environnementaux. L’apprentissage généralisé et précoce de la natation lui a fait perdre la crainte naturelle et salvatrice pour l’eau. Il se satisfait du miroitement superficiel, sans chercher à deviner le rocher qui s’y cache. L’adolescent quant à lui vit mal son grand corps et tend à le considérer comme quelque chose d’extérieur : il n’est pas vigilant à le sauvegarder. Il est aussi en quête de limites et, ne les connaissant pas, les dépasse facilement.
L’adulte a expérimenté les douleurs du corps et connaît les limites imposées par le milieu. Sous son contrôle, le jeune pagayeur peut expérimenter et intégrer ces notions de protection de son corps et de contraintes sécuritaires. Abandonné en bateau à lui-même, seul ou comme « ouvreur», tout est à craindre. Le cadre ne doit pas se laisser impressionner par la compétence technique ou l’apparente connaissance du milieu d’un jeune champion.

L'apprentissage de la vie en société au travers de la pratique du canoë-kayak : la confrontation à la réalité et aux adultes

Le canoë- kayak associe individualisme par accroissement de l'espace individuel, pratique en embarcation monoplace majoritaire, et assistance, les dangers du milieu imposant une solidarité sans faille.
Le milieu associatif aide à sortir du despotisme de l'enfance.
La pratique remplace les notions de devoir et d'obéissance par celles de nécessité, impuissance, contrainte (J.J. Rousseau).
La vie en collectivité offre des risques liés à la promiscuité  : pédophilie ou de suspicion de pédophilie . Il convient de les limiter par l'aménagement des locaux (vestiaires, douches) et de leurs horaires d'utilisation, l'encadrement en binôme (homme-femme), le désamorçage des situations ambiguës par recours à un tiers.
Rappel de la loi : le mineur est irresponsable et incapable de consentir.
Trop jeune, trop longtemps, trop fort : la recette pour écoeurer les enfants et jeunes ados. Savoir faire passer la répétition nécessaire à l'acquisition technique au travers ou entre des activités ludiques et variées permettent à l'encadrant d'intéresser de façon durable le jeune débutant à nos activités.

En brêve conclusion

Guider les plus jeunes dans la découverte de leur possibilités mais aussi de leurs limites, les aider à surmonter la pénibilité de l'apprentissage et à s'approprier la pratique de nos disciplines  : ces ambitions sont délicates à réaliser. Elles impliquent que l'enfant soit volontaire, sans contrainte parentale. Le matériel doit être totalement adapté à la taille de chacun  : poids et taille du bateau, gilet d'aide à la flottabilité ne gênant ni le pagayage ni la nage, manche et surface de pales de la pagaie réduits, vêtement  limitant le refroidissement.

ÉLEMENTS DE BIBLIOGRAPHIE

- Bensahel H : L'enfant et la pratique sportive. Ed Masson, Paris, 1998.

- Michaud PA, Alvin P & coll. La santé des adolescents. Approche, soins, prévention.Ed Payot, Doin Ed, Presses Université de Montréal, 1997, 625p.

- Pierson M : La maturation pubertaire : croissance et développement sexuel, aspects cliniques. Rev. Prat, 1986,36,15, p811-824.

- Prévost Pascal : Faut-il faire un échauffement avec les enfants ? SSPP, N°25, décembre 2009, p8-9.

- Ratel S.& col.Intérêts des exercices brefs, intenses et répétés à l’école. Revue EPS; N° 302; Juillet- Août 2003.

- Rieu M. : Bioénergétique musculaire : croissance et développement. In Bioénergétique de l'exercice musculaire et de l'entraînement physique ; PUF, 1988, p354-373

- Rodineau J. et coll. : L'enfant et les traumatismes sportifs. Les dossiers du praticien. Impact médecin, N° 519, 2001, 21p.

- Weineck J. : L'enfant et le sport. In biologie du Sport ; Vigot Ed,1992, p 307-393




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