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Jeux de mains, jeux de pagaie

par Alain HELUWAERT
docteur en médecine
médecin du sport
mise à jour  04/11/2010

 

Dans la propulsion de l’embarcation, la main est un intermédiaire banal. Ses fantastiques potentialités sont sous-exploitées. Le pagayage, activité alternante automatisée, unit les deux mains par le manche de la pagaie ; cette réunion potentialise le geste et protège les articulations des traumatismes. Certaines particularités techniques gâtent cette idylle mains-pagaie en  malmenant muscles et tendons. Le choix d’une pagaie sans défaut et personnalisée est déterminant.

Les protagonistes :
• La pagaie, un outil de formes et matériaux variés
Du bout de bois-battoir néolitique ou de la planche flottée taillée par l’inuit de l’an mille au produit manufacturé du XXIe siècle exploitant les ultimes ressources de la pétrochimie, la pagaie, qu’elle soit simple ou double, se décline en de multiples variantes. Toutes transforment un appui sur l’eau en force d’avancement. Les deux composantes de cette transformation d’énergie sont le bras de levier et la pale.
Le bras de levier est la distance entre la main haute qui résiste et le centre des forces appliquées sur la pale, le point d’appui (jamais indiqué par le fabriquant). Pour plus de force, il faut allonger la distance main haute-point d’appui, augmenter la surface ou l’accroche de la pale ; l'inverse pour plus d'endurance ou de vitesse. Le matériau absorbe ou amortit une partie de l’énergie  : sa rigidité permet plus de puissance.
La pale est définie par sa surface, son point d’appui, son contour, ses courbures. On reconnaît une mauvaise pale à son faible rendement, ses mouvements parasites (vibrations ou oscillations, rotation, trajectoire erratique), à l’absence de sensation d’appui. Les pagaies de type wing ou creusées selon les axes longiudinal et transversal en cuillère, ont une trajectoire orientée vers l’extérieur que l’on se gardera de contrarier. Les pales creuses, puis asymétriques, puis de type wing ou cuillère ont pour objectif d’augmenter le rendement (travail d'appui/dépense énergétique). Le dièdre en face propulsive diminue l’accroche de la pale et la rigidifie. Le rendement du matériel étant le rapport entre la vitesse de progression et la dépense énergétique, on peut faire varier un paramètre (longueur de manche, pale) et aprécier de façon objective le retentissement sur l'efficacité énergétique (Eclache & Rivière).
La pagaie double moderne a des pales croisées pour favoriser la passée aérienne. L’angle, longtemps à 90°, varie selon l’activité de 0° à 65°.
Le diamètre du manche est standardisé entre 28 et 30 mm auquels on ajoutera les quelques millimètres d’un éventuel ovaliseur.
Les critères de choix sont la longueur de manche, la surface de pale, le façonnage de la pale en fonction de l’activité et du style, la rigidité ou souplesse du matériau, le poids. Pour un pagayeur (envergure, puissance) et un bateau donné (hauteur du siège) le manche est quasiment identique, seules les pales (que l’on immerge en totalité sans plus) varient en longeur, largeur, forme. En canoë, le manche est choisi pour que la main haute évolue juste au dessus du front.
Lors d’une utilisation prolongée ou en course, le poids devient un élément important : une pagaie double de moins d’un kilogramme réduit fatigue et crispation.
Les manches tordus dit ergonomiques permettent une attaque avancée, mais fixent la position des mains et compliquent la rétropropulsion et les appuis en poussée. La torsion peut se faire au niveau du collet de la pale, ce qui libère le positionnement des mains.
Le manche de la pagaie simple se termine en haut par un embout en forme de poire ou de T habituellement bien adapté à la main.

• Les mains habiles mais fragiles
La main traitée ici est fonctionnellement élargie : la main proprement dite associée au poignet, à leurs muscles et à leurs insertions au coude.
Cette main est précise, mobile dans tout l’espace, principale complice du cerveau hominien. Elle permet aussi la prise puissante d’un outil : la poigne. Cette poigne est optimale pour un diamètre d’outil défini par le cercle pouce-index (Kapandji) ou par une distance d’un doigt entre le medius et la colonne du pouce (tennis, aviron). Comme sur l'image la prise de pagaie standard est souvent moindre.
Le poignet est particulièrement stable en extension et vulnérable lors de la chute sur la main paume ouverte (entorse du poignet). La position de traction de la pagaie est quasiment la position de fonction.
La main est latéralisée : préférence manuelle pour 84%  à droite ; cela est sans importance dans une gestuelle de pagayage automatisée et simple. La pagaie double croisée impose le choix d’une main fixe ou de contrôle. L’autre main coulisse autour du manche. Le contrôle de la pagaie ne requiert pas d’habileté et la main fixe peut être indifféremment droite ou gauche.

Le pagayage , alternant et automatisé
L’alternance du geste va au delà d’une simple répétition : un cycle prépare le suivant (pagaie double). En cela elle se différencie du balayage, du coup de marteau ou de hache…
la gestuelle est simple : la main basse tracte le bateau en avant pendant que la main haute résiste et maintient le point haut du bras de levier. Ce mouvement est accompagné par le corps entier : avancée puis traction de l'épaule et du tronc, poussée du pied homolatéral sur le calage (pagaie double).
Le geste du kayakiste peut être haut pour plus de force ou bas pour moins de fatigue et de prise au vent.
Le canoéiste immerge sa pagaie verticalement et compense l’unilatéralité du geste par des manœuvres spécifiques (débordé, écart de redressement).
La force et la vitesse du pagayage obéissent à une relation physiologique (la force maximale ne s'observe qu'à la vitesse la plus lente) ; la puissance maximale produite par les muscles augmente de façon logarythmique à mesure que la vitesse augmente, passe par un maximum puis décroît.
Les techniques en appui, en incidences, circulaires ou en rétropropulsion complètent les gestes possibles. Leur déclenchement est conscient, leur déroulement automatisé par l’entraînement.
Certains pagayeurs en mer utilisent des pagaies se rapprochant de modèles inuits : le manche court ne permet pas la prise à deux mains, pales longues, plates, symétriques en forme de feuille de saule et non croisée. Elles requièrent un déplacement des deux mains à chaque cycle : main basse sur le manche, main haute saisissant la pale ; ce mode de pagayage ni puissant ni stressant est adapté au vent violent.

Les pathologies induites par le pagayage
Ce mouvement souple, alternant, unissant les deux mains est à priori bénéfique pour les articulations, les muscles et les tendons, rééducatif pour raideurs séquellaires. Mais… il faut tenir compte des chocs externes, de l’aggrippement de la main sur le manche, de la répétition du geste (environ 300 à 600 cycles unilatéraux à l’heure) avec ses éventuelles impuretées, du croisement des pales.
Les chocs externes sont partiellement absorbés par la pagaie, d’autant plus que sa matière est souple et que le choc est latéral. Le bon réflexe est d’utiliser la pagaie et non la main pour s’écarter de la berge ou d’un rocher. Les pratiquants de l’eau blanche ont souvent des excoriations cutanées sur le dos des trois premiers doigts liées au contact avec gravier, rochers ou branchages. Lorsqu’on lâche sa pagaie (dessalage, kayak-polo), on s’expose à un luxation de la métacarpo-phalangienne du pouce qu’il faut prendre au sérieux (comme tout traumatisme de la main) : avis d’un médecin du sport ou/et orthopédiste.
Le maniement de la pagaie génère des ampoules puis des callosités à la base des doigts (hyperkératose d’appui), plus marquée à la base du pouce. Le port de gants pourrait atténuer l’hyperkératose d’appui s’il n’entretenait une macération insupportable à qui pagaie longtemps et souvent. L'humidité ramollit la couche cornée qui desquame ; la paume des mains devient rouge, sensible voire douloureuse.
La crispation sur le manche, l’empoignement excessivement vigoureux sont surtout le fait de la main fixe (de contrôle). Cela peut provenir d’une pagaie défectueuse ou/et inadaptée, d’une recherche de puissance présomptueuse voire d’un vent latéral. Les pagaies ayant des mouvements parasites nécessite un guidage donc une crispation de la main sur le manche. Il en va de même lorsque le bras de levier et/ou la surface des pales est trop important, que le matériau est plus raide. La recherche de puissance impose un empoignement plus vigoureux.
Cette crispation est la cause habituelle de lésions microtraumatiques des muscles et tendons. Nos tendons se fragilisent passé l’âge de 35 ans. Avant cet âge on parlera d'inquiétant malmenage.
Le mouvement cyclique d’extension du poignet met en tension les muscles épicondyliens ; il est le mécanisme favorisant.
Par ailleurs le pagayage a loin d’avoir l’exclusivité de tendinopathies qu'il entretient : l’épicondylagie s’appelle tennis elbow, les golfeurs associent épicondylite et épitrochléite, certains gestes professionnels ou de bricolage combinent empoignement et rotation (vissage, ponçage, épluchage, etc.). Il peut être intéressant d’utiliser la main la moins habile comme main de contrôle : l’hyperutilisation est ainsi répartie sur les deux mains et l’existence d’une tendinopathie liée au pagayage moins invalidante dans la vie quotidienne.
Les lésions tendineuses dont se plaignent les pagayeurs sont essentiellement des tendinopathies d’insertion sur l’épicondyle, plus rarement sur l’épitrochlée, des ténosynovites (inflammation des gaines) du pouce (long abducteur et court extenseur) par hyperutilisation de la pince pouce-index (femme de plus de 50 ans), voire une tendinopathie des radiaux (douleur dorsale déclenchée par l'extension du poignet contre résistance, située au niveau de leur insertion sur la base des 2e et 3e métacarpiens).
Une pratique régulière, la recherche un mouvement fluide et décontracté préparent les muscles et tendons à des efforts plus soutenue. Le choix d’une bonne pagaie avec un manche de diamètre adapté (s’il est trop petit épaissi par un manchon de néoprène collé sous une gaine thermorétractable en PVC, le néoprène et le caoutchouc favorisant la macération).
Le traitement initial des tendinopathies d’insertion et des ténosynovites repose sur l’immobilisation (strapping ou attelle thermoformée comme sur l'image) facilitée s’il s’agit de la main malhabile (pagaie croisée gauche pour un droitier), les massages transversaux profonds selon la méthode de Cyriax et la physiothérapie (glaçage, chaleur). La mésothérapie et les applications locales d'anti-inflammatoires n'ont pas fait la preuve de leur efficacité. L’infiltration locale de corticoïdes, réalisée selon la technique du criblage, par un rhumatologue ou un médecin du sport après un examen clinique probant, permet la guérison après trois semaines de repos. La chirurgie, notamment la ténotomie percutanée, vient à bout des formes rebelles.
La reprise de la pagaie se fait selon les préconisations médicales. Elle implique une remise en question du matériel et du geste. La pratique sera régulière et progressive.

froid aux mains ?
Lorsque la pratique est irrégulière et la vie quotidienne douce pour elles, il n’y a pas d’acclimatement au froid. Le refroidissement des mains peut révéler également des troubles dits acrosyndrômes vasculaires : phénomène de Raynaud, engelures, acrocyanoses.
La fonction motrice de la main met en jeu un appareil ostéo-tendineux complexe et vunérable. Son rôle sensitif, le toucher, la rend irremplaçable. Les mains sont aussi, avec la face et les pieds, le siège de capteurs thermiques qui déclenchent des réactions de défense contre le froid  : hypertension artérielle, accélération de la fréquence cardiaque ou de la respiration, ainsi que vasoconstriction des extrémités.
Plongée dans l’eau froide ou au contact d’un manche de pagaie froid (aluminium), la main se refroidit par conduction ; l’air froid agit par convection mais aussi par évaporation et refroidit intensément et rapidement la peau humide. Les échanges thermiques par radiations sont négatifs au profit de l’environnement froid. Une douleur, un traumatisme ou une plaie sont également responsables d'une vasoconstriction réflexe.
La pâleur, le bleuissement de la peau et l’engourdissement témoignent d’une vasoconstriction intense. L’unique moyen physiologique immédiat de réchauffement est de rétablir la vasodilatation. Ce n’est possible que si le reste du corps a un bilan thermique positif : l’activité musculaire des membres supérieurs, productrice de chaleur, ainsi que la protection de la tête, du bas du corps, des pieds sont essentielles dans le réchauffement des mains.
La vasodilatation des mains peut être perturbée par un compression au niveau des poignets due à une manchette trop serrée (latex) et au niveau des doigts par une crispation sur la pagaie. Ces deux points sont capitaux ; la manchette de l’anorak doit empêcher les entrées d’eau sans comprimer l’appareil vasculaire de l’avant-bras et du poignet (une manchette trop serrée peut être retaillée en biseau). Au plan technique il faut s’astreindre à relâcher et ouvrir les mains en phase non propulsive : le mouvement des doigts réduit les compressions artériolaires et produit de la chaleur par l’exercice musculaire d’ouverture-fermeture de la main.
L’engourdissement des mains anihile leur précision motrice et leur sensibilité. Lors du réchauffement, que l’on conseille progressif, une vive douleur est habituelle.
L’acclimatement au froid passe par un épaississement du derme et une moindre réponse vasoconstrictrice des extrêmités lors de l’exposition.
Lorsque les mains blanchissent trop facilement à l’exposition au froid, que la pâleur est localisée à un doigt ou quelques doigts ou aux dernières phalanges, il faut envisager un phénomène de Raynaud. Sa confirmation doit être faite par un médecin spécialiste qui recherchera une éventuelle mais rare maladie causale et conseillera, prescrira éventuellement des médicaments vasodilatateurs. En général les acrosyndrômes sont aggravés par le froids que les personnes atteintes éviteront autant que possible.
Il est licite d’utiliser des protections : gants, mouffles, « poggies », manchon en polaire pour les pauses ; sous réserve qu’elles n’entravent pas la sécurité, ne gênent pas trop le toucher de pagaie, ne favorisent pas la macération ou ne réduisent pas l’acclimatement au froid.

Bibliographie
collectif : perfectionnement en course en ligne. FFCK, 1990
Eclache JP : Le suivi de l'aptitude sur le terrain : application au canoë-kayak. Bulletin ASB, 4, 1997.
Eclache JP , Riviere P : protocole croissant à une variable alternée : détermination automatisée dans les sports à déplacement des modifications d'efficacité énergétiques liées aux choix techniques, tactiques et de matériels . Science & sports. [ Sci. sports. ] , 1992 , vol. 7 , no 3 , pp. 185 - 186.
Gilbert M : cours de pagaie 101, Pagaie Totale, Quebec.
Kapandji IA : physiologie articulaire membre supérieur. Maloine ed., 5e édition, 1987.
Leclercq C : la main traumatique du sportif, Elsevier Masson, collection sport, 2001.
Mason B : l'aviron qui nous mène. Broquet, 2e édition, 2004, 200 p.
Rodineau J : les tendinites du poignet. Revue Praticien,N°26, 1991, p2699.
Troisier O : les tendinites épicondyliennes. Revue Praticien,N°18, 1991, p1651