imprimer la page - page d'accueil avec index

 

la pratique du canoë ou du kayak par grand froid

Page réalisée par Alain HELUWAERT
docteur en médecine, médecin du sport

mise à jour le 20/02/2009

Lorsque les berges se couvrent de neige, que les glaçons font du slalom ou que d'un ciel bas souffle la bise, nul besoin d'être médecin pour conseiller aux pagayeurs de déserter leurs lieux de pratique habituelle. Les sportifs gagneront à développer leurs qualités aérobies à la piscine, au gymnase ou aux sports d'hiver. Les autres pourront réparer leur cher matériel, monter leurs vidéos, taper la relation de leurs probables exploits. Seuls les coureurs de rivière et d'océan, descendants spirituels des chasseurs Inuits, poussés par leur irrépressible quête, continueront comme ils le font depuis des décennies à affronter les grands froids. Préparés, habillés, acclimatés au froid, ils pourront parcourir la mer ou les rivières dans ces conditions extrêmes et périlleuses.

Rappels de physiologie humaine
Les échanges thermiques
Le bilan thermique est la somme des échanges entre le sujet et son environnement par radiation (rayonnement), conduction, convection et évaporation. La matière émet un rayonnement et lorsque deux corps sont en présence : le plus froid prend au plus chaud la différence des quantités d'énergie émises (proportionnelles à la surface et à la puissance quatre de la température absolue). Les surfaces d'eau froide, les nuages ou les murailles rocheuses glacées volent sa chaleur au sujet qui les côtoie. Lorsque le sujet est en contact avec un élément solide comme un vêtement ou liquide comme l'eau, des échanges se font du plus chaud vers le plus froid par conduction. Les échanges liés à la température de l'air sont dits par convection et moins intenses du fait de la moindre densité moléculaire de l'air ; ils s'accroissent lorsque l'air est humide. L'évaporation est un phénomène physique consommateur d'énergie qui se produit lorsque de l'air non saturé en vapeur d'eau entre en contact avec une surface humide. L'évaporation est liée à la surface de peau ou de vêtement, son humidité et l'intensité du courant d'air et est toujours un échange négatif avec le milieu et indépendant de sa température.
Limiter la déperdition de chaleur
Lorsque la température s'abaisse, la première réponse est la vasoconstriction cutanée qui établit une barrière à l'écoulement de la chaleur. Ce mécanisme est rapidement limité. L'isolation sous-cutanée est fonction de l'épaisseur du tissu adipeux et la surface corporelle ; elle influe sur les échanges : un sujet trapu et adipeux de type Inuit est mieux protégé du froid qu'un sujet grand et maigre.
Les animaux nordiques remplacent à l'automne leur pelage d'été par une épaisse fourrure. Pour l'homme, l'adaptation de l'isolation passe par le vêtement qui protége mieux des pertes par radiation (échanges avec les surfaces froides environnantes), convection (air) ou évaporation (vent et humidité) que des pertes par conduction (contact avec l'eau).
Augmenter la production de chaleur
Activité physique
Parallèlement à l'isolation, la réponse physiologique au froid est la production endogène de chaleur. La conversion de l'énergie chimique stockée sous forme de glycogène et de tissu adipeux en énergie mécanique (cinétique) se fait avec un important dégagement de chaleur qui peut être mis à profit pour lutter contre le froid. Sinon cet excès thermique doit être évacué par évaporation de la transpiration.
Frisson thermique
Chez le sujet au repos ou dont l'activité physique est insuffisante pour maintenir la température centrale, survient le frisson thermique : c'est un tremblement avec augmentation du tonus des muscles striés squelettiques. Le frisson thermique peut augmenter la production de chaleur de trois à cinq fois le niveau basal. Ce frisson est incontrôlable et perturbe l'activité motrice volontaire.
Adaptater la production de chaleur aux besoins
Les récepteurs périphériques cutanés (surtout visage, mains, pieds) et centraux (viscéraux, système nerveux) envoient leurs informations à un thermostat situé dans l'hypothalamus. Celui-ci déclenche les mécanismes de régulation : vasoconstriction et frisson ou vasodilatation et sudation. L'alarme fournie par les récepteurs cutanés et par les informations visuelles permet d'anticiper et d'amplifier la réponse.
L’échec de la thermorégulation
La température des viscères et du système nerveux central (température centrale) s’inscrit dans une plage étroite (35°C à 38°C). Le maintien de la température centrale est prioritaire, au dépend des masses musculaires. Leur refroidissement s’accompagne d’une incapacité à l’effort tant au plan qualitatif (précision du mouvement) que quantitatif (force et endurance) et précède l’hypothermie centrale. Lorsque la température centrale s’abaisse en dessous de 35°C, le fonctionnement cérébral est affecté (fatigue intense et ralentissement de la coordination, du raisonnement, de la décision) et les mécanismes de défense sont intenses (frissons incontrôlables, tachycardie, hypertension). L’évolution se fait vers des troubles de la conscience (coma).

Définir les conditions climatiques difficiles dans la pratique du canoë-kayak
Propositions :

Conditions climatiques difficiles
Les températures de l'eau et de l'air sont inférieures à 10°C. La température de l'air est à majorer, s'il pleut par vent 2 à 3 Beaufort ou par beau temps par vent supérieur à 3 Beaufort, à 15°C.
Conditions climatiques extrêmes :
Les températures de l'eau et de l'air sont toutes deux inférieures à 5°C ou bien la température de l'eau est inférieure à 5°C avec une température de l'air inférieure à 10°C par vent fort, neige ou pluie.

Le risque environnemental
- populations à ménager :
• les sujets à faible masse musculaire et faible masse grasse notamment l'enfant et le préadolescent, plus particulièrement de sexe féminin.
• Les sujets ayant une mauvaise adaptation au froid et le craignant (frilosité, pusillanimité) ou souffrant du froid (syndrome de Raynaud, urticaire au froid).
• Les sujets potentiellement à risque cardio-vasculaire : les hypertendus, les vétérans dès 40 ans, les fumeurs, les hyperlipidémiques et diabétiques : nécessité d'une épreuve cardiologique d'effort avant ce type de pratique.
• Les sujets psychiquement immatures en recherche de limites, de transgression, de sensations fortes.
- Quels risques ?
• la noyade par suffocation ou malaise lors du dessalage et surtout par inefficacité aux manœuvres et à la nage en phase de refroidissement des muscles, voire par hypothermie vraie (kayak de mer)  ;
• l'accident ischémique coronarien ou arythmique par hypersollicitation cardiovasculaire liée à l'adaptation au froid, notamment en l'absence d'acclimatement préalable  ;
• la maladresse liée à la peur du dessalage en eau glacée  ;
• la peur et l'abandon de la pratique dans le contexte d'une expérience particulièrement éprouvante  ;
• l'inefficacité de l'entraînement du fait de la diminution des métabolismes musculaires  ; l'accumulation d'acide lactique et l'hypoxie par vasoconstriction périphérique sont génératrices de crampes et douleurs musculaires  ;
• l'accident par transgression des consignes de sécurité chez les adolescents en quête de limites et chez les post-adolescents ayant une addiction au risque.

Les préconisations sanitaires
Un habillement adapté : principe des trois couches
Des sous-vêtements en fibres synthétiques hydrophobes sont au contact direct de la peau et recouverts par une couche intermédiaire (simple ou multiple) en fibres synthétiques thermiques et hydrophobes (CoolMax®, Lifa®, Carline®, etc.). Le tout est protégé par un anorak en tissu imper-respirant (Gore Tex®, etc.). Cet habillement permet un compromis entre l'évacuation de la sueur et de l'excès thermique, la protection en cas de dessalage, la réduction de « l'afterchill » de l'après dessalage (refroidissement lié aux vêtements gorgés d'eau). En mer, le bas du corps sera protégé par un pantalon sec ou une combinaison sèche (si possible en tissu imper-respirant). En eau vive, le bas du corps sera protégé par un pantalon ou un « long-john » en néoprène. Selon les pratiques et les préférences, les déperditions au niveau de la tête seront limitées par une capuche, une casquette ou une cagoule sous le casque, en tissu hydrophobe (CoolMax®, Lifa®), en fibre polaire, voire en néoprène.
Un équipement de sécurité
Il est embarqué dans le bateau des responsables de la sortie ou disponible sur la berge : grand sac de survie jaune ou aluminé (à défaut couverture de survie), vêtements chauds et secs de rechange (en randonnée : combinaison sèche, pull ou sous-combinaison polaire), aliment hypercalorique en barres et boisson glucidique chaude en thermos, briquet ou allumettes tous-temps.
Le port du gilet d'aide à la flottabilité
Il doit être imposé, dans ces conditions climatiques, à tous, même en eau calme et y compris aux adeptes de la course en ligne et du kayak de mer. Ce gilet doit être bien aéré (résille) si l'on souhaite bénéficier de l'évacuation et de l'évaporation de la transpiration.
Acclimatement au froid
L'exposition au froid d'une heure chaque jour permet en trois semaines une diminution des réactions initiales lors du contact avec l'eau froide et une meilleure tolérance au froid tant au niveau physiologique que psychologique. Le sauna finlandais est une pratique qui permet de supporter des variations thermiques intenses et de s'exposer à l'eau froide d'une façon agréable.
Une alimentation adaptée
Elle doit être caloriquement suffisante notamment au petit déjeuner. Il faut prévoir une ou des pauses dans l'activité avec prise de boissons chaudes glucidiques. Demander aux participants d'embarquer des barres énergétiques, pâtes de fruits, fruits secs etc. à portée de main en bateau. Les boissons alcoolisées sont fortement contre-indiquées, y compris après l'exercice.
Éviter les pauses prolongées : coupant l'activité, elles sont sources de refroidissement par « afterchill »  ; elles peuvent être minimisées par la constitution de groupes de même niveau et la planification de la séance.
Manifestations sportives
les organisateurs doivent être laissés libres de leur choix en toute connaissance de cause (il est des régions ou les rivières ne sont praticables que lors de telles conditions climatiques et il y a des calendriers à respecter...) : ils devront alors informer les participants du risque et des préconisations d'habillement par courrier ou article de presse préalable, vérifier au départ l'adaptation du vêtement comme on vérifie le port du gilet d'aide à la flottabilité et la sécurité des embarcations. Ils multiplieront les postes de secours et les approvisionneront en boissons énergétiques chaudes, en sacs ou couvertures de survie. Ils auront bien sûr prévenu de l'existence de leur manifestations les services officiels de secours (SAMU).
Répétons-le : par grand froid il y a pléthore d'activités plus adaptées que le canoë-kayak. Profitons-en pour diversifier notre préparation physique, faire des projets et réparer ou adapter notre matériel, courir les solderies de nos distributeurs favoris, gérer nos clubs et comités. Si la tentation ou la contrainte est trop grande, seuls les sujets volontaires, exempts de contre-indication, équipés et habillés de façon adéquate, ayant une bonne adaptation au froid et acclimatés, peuvent espérer trouver un bénéfice dans cette pratique difficile où tout incident peut prendre des proportions fâcheuses.

froid aux mains ?
Les mains sont, dans la pratique du CK, très exposées : froid, humidité, traumatisme, technopathies. Lorsque la pratique est irrégulière et la vie quotidienne douce pour elles, il n’y a pas d’acclimatement au froid. Le refroidissement des mains peut révéler également des troubles dits acrosyndrômes vasculaires : phénomène de Raynaud, engelures, acrocyanoses.
La fonction motrice de la main met en jeu un appareil ostéo-tendineux complexe et vunérable. Son rôle sensitif, le toucher, la rend irremplaçable. Les mains sont aussi, avec la face et les pieds, le siège de capteurs thermiques qui déclenchent des réactions de défense contre le froid  : hypertension artérielle, accélération de la fréquence cardiaque ou de la respiration, ainsi que vasoconstriction des extrémités.
Plongée dans l’eau froide ou au contact d’un manche de pagaie froid (aluminium), la main se refroidit par conduction ; l’air froid agit par convection mais aussi par évaporation et refroidit intensément et rapidement la peau humide. Les échanges thermiques par radiations sont négatifs au profit de l’environnement froid. Une douleur, un traumatisme ou une plaie sont également responsables d'une vasoconstriction réflexe.
La pâleur, le bleuissement de la peau et l’engourdissement témoignent d’une vasoconstriction intense. L’unique moyen physiologique immédiat de réchauffement est de rétablir la vasodilatation. Ce n’est possible que si le reste du corps a un bilan thermique positif : l’activité musculaire des membres supérieurs, productrice de chaleur, ainsi que la protection de la tête, du bas du corps, des pieds sont essentielles dans le réchauffement des mains.
La vasodilatation des mains peut être perturbée par un compression au niveau des poignets due à une manchette trop serrée (latex) et au niveau des doigts par une crispation sur la pagaie. Ces deux points sont capitaux ; la manchette de l’anorak doit empêcher les entrées d’eau sans comprimer l’appareil vasculaire de l’avant-bras et du poignet (une manchette trop serrée peut être retaillée en biseau). Au plan technique il faut s’astreindre à relâcher et ouvrir les mains en phase non propulsive : le mouvement des doigts réduit les compressions artériolaires et produit de la chaleur par l’exercice musculaire d’ouverture-fermeture de la main.
L’engourdissement des mains anihile leur précision motrice et leur sensibilité. Lors du réchauffement, que l’on conseille progressif, une vive douleur est habituelle.
L’acclimatement au froid passe par un épaississement du derme et une moindre réponse vasoconstrictrice des extrêmités lors de l’exposition.
Lorsque les mains blanchissent trop facilement à l’exposition au froid, que la pâleur est localisée à un doigt ou quelques doigts ou aux dernières phalanges, il faut envisager un phénomène de Raynaud. Sa confirmation doit être faite par un médecin spécialiste qui recherchera une éventuelle mais rare maladie causale,donnera des conseils et prescrira éventuellement des médicaments vasodilatateurs. En général les acrosyndrômes sont aggravés par le froids que les personnes atteintes éviteront autant que possible.
Il est licite d’utiliser des protections : gants, mouffles, « poggies », manchon en polaire pour les poses ; sous réserve qu’elles n’entravent pas la sécurité, ne gênent pas trop le toucher de pagaie, ne favorisent pas la macération ou ne réduisent pas l’acclimatement au froid.

Références bibliographiques
- Ardle, Katch : Physiologie de l'activité physique, 4e Edit., Maloine, 2001
- Desclaux F : Esquimautage en eaux froides, D.U. Environnements Extrêmes, Bordeaux II, 1982.
- Grippon P : Les accidents de submersion au cours de la pratique du canoë-kayak. Approche épidémiologique, physio-pathologique et clinique. Colloque médico-sportif F.F.C.K. Nevers 1996. En ligne dans le répertoire Santé du site Internet de la F.F.C.K.
- Heluwaert A : L'hypothermie dans la pratique du kayak de mer. PARIS-KAYAK International, lettre ouverte des kayakistes marins, N° 50 - mars 1999. En ligne dans la rubrique « périls de l'eau » du répertoire Santé du site Internet de la F.F.C.K.
- Melin B, Savourey G : Sports et conditions extrêmes : incidence cardiovasculaire des efforts de longue durée et des températures extrêmes (chaleur, froid). Rev Prat 2001;51:28-30.
- Michel G : La prise de risque à l'adolescence, Coll. Les âges de la vie, Edit. Masson, 2001
- Tipton M., Eglin C, Gennser M, Golden F : Immersion deaths and deterioration in swimming performance in cold water. Lancet, 1999 ; 354,