MEDECINE RIVER

Thomas King

Domaine étranger  10/18

N° 3420

Traduit de l'anglais par Hugues Leroy


« Le week-end prochain, me dit Harlen avec un grand sourire: le week-end prochain, on ira canoter. J'ai déjà trouvé l'endroit ». L'endroit se situait en amont de la Medicine River, là où elle coupait à travers un canyon encaissé et sinueux. « Les six premiers kilomètres, aux rapides assez calmes et faciles à négocier, ne poseront pas de problème », me lut Harlen. « Passé une ferme sur la rive droite, le courant prend de la vitesse et l'on rencontre des vagues allant jusqu'à un mètre qui naissent à flanc de falaise, sur la droite...» Ça s'annonce drôlement bien, non?
— « Un peu risqué », dit Louise.
— « On ne peut pas t'emmener la première fois, Louise », expliqua Harlen.« Il faut qu'on vérifie d'abord qu'il n'y a pas de danger. »
— « Ah bon », dit Louise, et elle secoua la tête.«  Je me sens déjà mieux. »
— « Mais tu peux te charger du déjeuner », reprit Harlen.
Harlen a toujours un plan, lequel se voit très souvent modifié, remis à une date ultérieure ou tout simplement abandonné. Cette fois-ci, le plan de Harlen était le suivant : nous irions — Louise, Aile Sud, Harlen et moi— jusqu'au vieux pont de Springvale. Nous mettrions le canoë à l'eau. Louise et Aile Sud nous regarderaient filer dans le courant.
Quand elles nous auraient perdus de vue, Louise irait nous attendre sous le pont bleu, à la sortie de Reynolds. Il y avait même une petite plage où elle pourrait se reposer, jouer dans l'eau avec Aile Sud —bref, patienter jusqu'à notre arrivée. Louise écouta le plan d'une oreille attentive.
« En résumé, vous comptez sur moi pour vous faire le taxi et vous préparer à manger ? »
— « C'est pour ton bien », expliqua Harlen. « Comme ça, il n'y aura pasde risques.»
- « Je veux bien vous déposer et aller vous reprendre », dit Louise. « Pour le repas, débrouillez-vous. »
Ce dimanche-là, un soleil radieux brillait. On partit à dix heures, Harlen se chargea de nous guider et, vers onze heures, nous étions perdus. Il fallut retourner à Reynolds pour tâcher de trouver la bonne direction.
« Jamais entendu parler de cette route, nous dit le pompiste de la station Petro-Canada. Ça ne serait pas la Route du Serpent, par hasard ? »
Nous essayâmes trois ou quatre voies non goudronnées. Nous vîmes un putois, quelques canards, des vaches et des chevaux à la pelle. Il était trois heures quand nous tombâmes sur le pont.
« Le voilà », s'écria Harlen.
« Dieu soit loué », dit Louise.
Il fallut encore une demi-heure pour descendre le canoë, les pagaies et les gilets de sauvetage au bord de l'eau. Harlen consulta de nouveau le livre. « Les six premiers kilomètres ne posent pas de problème, Will. On aura le temps de s'entraîner à pagayer avant de passer aux choses sérieuses. »
Louise prit Aile Sud par la main. « Viens, ma chérie, on va sur la falaise pour regarder les garçons jouer avec leur bateau. »
- « Ce n'est qu'une excursion en canoë », dis-je. Louise s'arrêta et sourit. Aile Sud, qui avait jeté les bras au cou de sa mère, me souriait elle aussi. « Soyez prudents », conclut Louise.
Harlen bouillait d'impatience. « Monte à l'arrière, Will. Il faut mettre le plus expérimenté à l'avant : c'est lui qui prévient pour les tournants difficiles et qui surveille les rochers. »
Je m'assis donc à l'arrière; Harlen monta devant. « Les pagaies à gauche », cria Harlen, et nous étions partis. La rivière, basse et rapide, roulait sur un lit de galets ; on apercevait le fond.
« Les pagaies à droite », cria Harlen.
Puis la rivière grossit et le canoë se mit à tanguer dans les remous. Un arbre déraciné flottait non loin ; Harlen parvint à nous le faire contourner.
Me retournant, j'aperçus Louise qui agitait les bras.
« Les pagaies à droite », cria Harlen. On voyait de l'écume au devant, mais les vagues ne semblaient pas trop hautes.
« De l'écume, cria Harlen. A gauche, toute.»
Le canoë bondit en avant et ces vagues qui, de loin, n'avaient pas semblé trop hautes furent soudain sur nous. Tout alla très vite.
La première se brisa sur la proue et se déversa sur nous ; la seconde suivit la première.
« Écope ! cria Harlen. Écope, Will, écope ! »
Nous n'avions rien pour écoper ; de toute façon, il était trop tard. Le canoë donna de la bande et se renversa sur le flanc. Nous basculâmes dans le courant qui nous emporta, moi le premier. Comme je me retournais pour chercher Harlen, je fus jeté sur un rocher, plaqué contre lui par la force de l'eau, de nouveau emporté. Harlen était dans le courant plus rapide. Je le vis passer devant moi comme une bombe, les yeux écarquillés, la bouche ouverte.
« Will, Will », criait-il dans le fracas des rapides.
« Je suis là, je suis là. » Je voulus l'attraper par son gilet, mais avant que j'aie pu l'atteindre, le courant l'emporta vers un nouveau front de vagues.
« Wiiiillll, cria-t-il encore. Mince, Will, ce qu'on s'amuse. Yahoooou ! »
Je débouchai en titubant dans une eau plus calme et mes pieds trouvèrent le fond. Au loin, Louise agitait les bras en me criant quelque chose que je n'entendis pas. Aile Sud courait de long en large sur la falaise, tout excitée.
Harlen finit par s'échouer au bord d'un petit îlot, loin du courant, et ne bougea plus. Il flottait sur le dos, secoué de rire, comme un grand sac-poubelle orange et jaune.
« Yahooooou! »
Les pieds dans l'eau, trempé jusqu'aux os, je regardais la rivière s'engouffrer entre les flancs du canyon. Harlen accourut en éclaboussant les rochers comme un chien sauveteur.
« Hé, Will, c'était super, non? Quelle virée!» II regagna la berge, se recoiffa d'une main ; puis il essora son chapeau et fouilla du regard la rivière. « Dis donc, où est passé le canoë ? »
Nous le retrouvâmes en aval, le nez planté dans un banc de sable, son ventre vert tourné vers le soleil. Les deux plats bords avaient cédé, la toile était éventrée. Nous le redressâmes avant de le vider.
« Tu sais quoi, Will, on aurait dû rester à droite. La prochaine fois, on reste à droite.»
Nous le tirâmes tant bien que mal à contre-courant, dans de grandes éclaboussures, des éclats de rire et des malédictions. Harlen avait même pu sauver le livre, mais il était trempé, les pages collaient. « Les six premiers kilomètres, reprit Harlen en hurlant de rire, aux rapides assez calmes et faciles à négocier...»
Le soleil disparaissait derrière les falaises et les ombres gagnèrent soudain la rivière. L'air fraîchit ; Harlen se mit à claquer des dents.
Ma mère mourut un mardi en début de soirée. Le plus vif souvenir que je garde d'elle, c'est cette partie de barque sur le lac Pokagon. Je me rappelle avoir eu peur de couler. James ne voulait pas lâcher le flanc du bateau. J'étais certain que nous allions mourir. Ce fut alors que ma mère se mit à pouffer : ses petites jambes venaient de trouver le fond. On avait largement pied, du moins en cet endroit du lac. L'eau arrivait tout juste à la poitrine de James ; elle n'était même pas froide. Ma mère secoua la tête. « Eh bien, ce n'est pas aujourd'hui qu'on va mourir. » Et, en riant, elle nous dit de lui donner la main.
Tandis que Harlen et moi hâlions le canoë sur la berge, je sentais les galets ronds céder sous mes pas, je les entendais s'entrechoquer dans un bruit de bois creux. Alors je nous revis, ma mère, James et moi, rire et marcher dans l'eau boueuse en direction de la berge. James se tenait près  d'elle quand elle est morte. J'aurais dû y être moi aussi.
La rivière tourbillonnait tout autour de nous, entravait nos chevilles, cinglait nos jambes à mesure que nous progressions. Harlen entonna une chanson de trappeur, battant le rythme contre les plats-bords; et nous tirâmes le canoë de l'eau noire à la lumière.

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