Deux pages (113 & 114) extraites de

En canoë sur les rivières du Nord

Robert Louis Stevenson

récit traduit de l'anglais

par Léon Bocquet

Collection Terres d'Aventure

BABEL 1994 - N°128

Et tous nous devons régler notre montre sur l'horloge du destin. Il y a des flots aveugles, à sens unique, qui emportent l'homme et ses rêves comme un fétu, puis se précipitent dans le temps et l'espace. Elle abonde en détours comme ces flots, votre sinueuse rivière de l'Oise, elle s'attarde et serpente dans d'agrestes sites délicieux et, cependant, à y bien réfléchir, elle ne revient en arrière jamais... Revisiterait-elle, en effet, le même arpent de pré dans la même heure, elle aura décrit une ample courbe entre-temps ; beaucoup de petits ruisseaux s'y seront jetés ; elle aura, souventes fois, fait monter la brume de ses eaux vers le soleil et quand même ce serait le même arpent de pré, ce ne serait plus tout à fait la même rivière de l'Oise. Ainsi, ô Grâces d'Origny, quoique la fortune vagabonde de ma vie pourrait me ramener aux lieux où vous attendez auprès de la rivière l'appel de la mort, ce ne serait plus le vieux "moi" qui marcherait dans la rue, et ces épouses et ces mères, dites, serait-ce vous encore ?

C'est un fait, il n'y avait pas à se méprendre sur l'Oise. Dans la partie supérieure de son cours, elle était toujours dans une impatience prodigieuse de la mer. Elle courait si vite et si joyeuse par tous les méandres de son lit, que je me foulai le pouce dans ma lutte avec les rapides et qu'il me fallut ramer durant tout le reste du trajet avec un doigt en l'air. Quelquefois, elle devait approvisionner des moulins et, comme elle n'était encore qu'une mince rivière, ses eaux pendant ce temps coulaient très basses, laissant à sec une bonne partie de son lit. Force nous était de sortir nos jambes de la barque et de nous dégager du fond sableux en tirant des pieds. Elle, cependant, continuait sa route, chantant parmi les peupliers et ouvrant une vallée verte au monde. Outre une bonne épouse, un bon livre, du tabac, rien n'est sur terre aussi agréable qu'une rivière. J'ai oublié qu'elle ait attenté à ma vie; après tout, cela était imputable pour une part aux vents du ciel déchaînés, qui avaient abattu l'arbre, pour une part encore à ma mauvaise direction et, pour une tierce part seulement, à la rivière elle-même. Encore n'était-ce point par malice, mais par suite de sa grande préoccupation dans son affairement pour atteindre la mer. Une pénible besogne, du reste. Car les détours qu'elle avait à faire sont innombrables. Les géographes semblent avoir renoncé à y prêter attention, puisque je n'ai trouvé aucune carte qui indiquât les plis et replis infinis de sa course. Un fait en dira plus long qu'aucun d'eux. Après avoir pendant quelques heures, trois si je ne m'abuse, filé le long des arbres, à ce galop de casse-cou toujours égal, arrivés dans un hameau et demandant où nous nous trouvions, nous n'étions pas à plus de quatre kilomètres d'Origny (c'est-à-dire deux milles et demi). N'eût été l'honneur de l'affaire (selon le dicton écossais), nous aurions fait aussi bien de rester tranquilles.

Robert Louis STEVENSON (1850-1894)

Entre 1875 et 1879, par goût pour la France, sa culture et son esprit d'indépendance, Stevenson y entreprend deux voyages : l'un  à travers les Cévennes, avec un âne, l'autre en canoê, avec un unique compagnon, pour descendre l'Escaut, la sambre et l'oise. C'est ce périple que retrace ce récit dont "l'Aréthuse" et la "Cigarette" sont les acteurs.

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