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H. D. Thoreau

Les forêts du Maine

Traduction André Fayot

José Corti

Domaine Romantique

    Une fois parcourus deux milles à la pagaie, nous fîmes nos adieux aux prospecteurs afin de remonter la rivière de l’Écrevisse, qui débouche à main droite, venant du sud-est. Elle pouvait avoir six ou huit perches de large et semblait couler presque parallèlement à la Penobscot. Joe nous dit qu’elle tirait son nom des petites écrevisses qu’on y trouvait. C’est la Matahumkeag des cartes. Mon compagnon voulut alors se mettre à la recherche de traces d’orignal et, si l’opération s’avérait concluante, camper un peu plus haut dans les parages, comme l’avait conseillé l’Indien. Du fait de la crue de la Penobscot, l’eau remontait cette rivière presque jusqu’au lac du même nom, à un ou deux milles de là. Les montagnes de Spencer, situées à l’est de l’extrémité nord du lac Moosehead, étaient distinctement visibles en face de nous. Le martin-pêcheur filait devant nous ; on voyait et on entendait le pic doré ; sittelles et mésanges passaient à portée de main. Joe nous dit que dans sa langue la mésange avait nom kecunnilessu. Je ne garantis pas l’orthographe de mots qui n’avaient peut-être jamais été écrits jusqu’à ce jour, mais je les répétai après lui jusqu’à tant qu’il fût satisfait. Nous passâmes tout près d’une bécasse, qui se tenait parfaitement immobile sur la rive, le plumage gonflé comme si elle eût été malade. Joe expliqua qu’ils la dénommaient nipsquecohossus ; le martin-pêcheur, skuscumonsuck ; l’ours, wassus ; le diable indien ou cougar, lunxus ; le cormier, upahsis – lequel était superbe et abondant. Le long de cette rivière, les traces d’orignal n’étaient pas aussi fraîches, sauf dans une petite crique, à un mille environ en remontant, où un gros tronc marqué « W-croix-cordelière-patte de corbeau » s’était pris au printemps. Nous vîmes sur la rive une paire de cornes d’élan et je demandai à Joe si c’était bien un orignal qui les avait perdues ; il me répondit qu’elles étaient encore rattachées à un crâne, or je savais pertinemment qu’ils ne perdent la tête qu’une seule fois dans leur vie…
     Après avoir ainsi remonté la rivière sur un mille et demi, jusqu’à peu de distance du lac de l’Écrevisse, nous redescendîmes vers la Penobscot. Juste en-dessous du confluent, nous trouvâmes les eaux vives ; la rivière s’étalait sur vingt ou trente perches. À cet endroit, les traces d’orignal étaient nombreuses et toutes fraîches. On pouvait voir un peu partout les étroits sentiers battus par lesquels ils étaient descendus à la rivière et où ils avaient glissé en dévalant la berge argileuse. Leurs empreintes étaient soit tout près du bord, celles des petits faciles à distinguer des autres, soit dans l’eau peu profonde, les marques de leurs pieds restant longtemps visibles sur le fond mou. Elles étaient spécialement nombreuses quand une petite baie (pokelogan en langue indienne) était bordée par une bande de prairie ou séparée de la rivière par une langue de terre basse couverte de laîches, de scirpes, etc. où ils avaient longuement pataugé et mangé les rhizomes. Dans un lieu de ce genre, nous trouvâmes les restes d’un de ces animaux. À un certain endroit, où nous avions mis pied à terre pour aller chercher un canard huppé qu’avait tiré mon compagnon, Joe détacha l’écorce d’un bouleau pour s’en faire une trompe de chasse. Puis il demanda si nous n’allions pas ramasser l’autre canard, car de son œil perçant il en avait vu tomber un second un peu plus loin dans les broussailles : c’est ainsi que mon compagnon put le récupérer. Je commençai alors à remarquer les baies rouge vif du pimbina, qui pousse à une hauteur de huit ou dix pieds, mêlé aux aulnes et aux cornouillers le long du rivage. Il y avait là moins de feuillus qu’au début du voyage.
     Après avoir poursuivi notre route un mille et trois quarts en aval du confluent de l’Écrevisse, nous atteignîmes, aux environs du crépuscule, une petite île à l’entrée de ce que Joe appelait les eaux dormantes du Moosehorn (le Moosehorn, sur lequel il devait aller chasser cette nuit-là, débouchant environ trois milles plus bas) – une île à l’extrémité supérieure de laquelle nous décidâmes de camper. Quelque part à l’autre bout, gisait le cadavre d’un orignal tué un mois ou plus auparavant. La décision fut prise de préparer le campement et de laisser sur place notre bagage, afin que tout fût prêt à notre retour de la chasse. Bien que je ne fusse pas venu pour chasser et que je ressentisse quelques scrupules à accompagner les chasseurs, je voulais voir un orignal de près ; je n’étais pas fâché non plus de découvrir comment s’y prennent les Indiens pour le tuer. Je partis donc en tant que reporter ou comme aumônier des chasseurs – il est d’ailleurs notoire que l’aumônier lui-même porte un fusil… Une fois dégagé un petit espace parmi le fourré d’épinette et de sapin, nous recouvrîmes le sol humide d’une couche de ramilles de sapin, puis, tandis que Joe préparait son burgau d’écorce et brayait son canoë – l’opération devait en effet se renouveler chaque fois que nous nous arrêtions assez longtemps pour faire un feu et elle constituait le principal travail qu’il s’assignait dans ces moments –, nous rassemblâmes du combustible pour la nuit, de gros troncs humides en train de pourrir, qui s’étaient entassés à l’amont de l’île, car notre hache était trop petite pour être efficace. Nous n’allumâmes toutefois pas le feu, de peur que les orignaux ne le sentent. Joe mit en place une couple de pieux fourchus et prépara une demi-douzaine de poteaux, prêt à jeter dessus l’une de nos couvertures au cas où il se mettrait à pleuvoir pendant la nuit – précaution qui, au demeurant, ne fut pas respectée la nuit suivante. Il fut également procédé à la plumaison des canards en prévision du petit déjeuner.


 Henry David Thoreau

     Lorsqu'il meurt prématurément à quarante-quatre ans, Henry David Thoreau (1817-1862) n'est parvenu à faire paraître que deux ouvrages, A Week on the Concord and Merrimack Rivers (1849) et Walden (1854), mais outre le Journal qu'il tient régulièrement depuis 1837, il laisse un grand nombre de textes soit en préparation soit publiés dans des revues ou prononcés lors de conférences dans sa ville de Concord ou à Boston.
     Les trois essais regroupés par sa sœur Sophia et, publiés en 1864 sous le titre The Maine Woods, relatent ses trois voyages (en 1846, 1853 et 1857) dans les profondeurs de l'État du Maine, où, quoique l'exploitation intensive en soit déjà bien avancée, subsistent encore de grands pans de forêt primaire. Dans ce pays presque désert, sombre, austère, à l'hydrographie incroyablement complexe, et riche d'une flore et d'une faune très diverses, il peut, plus fortement encore que durant ses promenades autour de Concord, être en contact avec le wilderness, la nature sauvage, intacte, exempte de toute influence humaine, et rencontrer une population – les Indiens – dont il se sent proche par la façon qu'elle a de vivre dans et avec la nature et non pas contre elle.
     Point d'angélisme, cependant, dans cette position, comme en témoigne le premier récit, « Le Ktaadn », où Thoreau présente au contraire une nature parfaitement insensible à l'homme et qui ne lui accorde a priori aucune place particulière. C'est dans « Le Chesuncook », le plus lyrique des trois, que le sentiment de fusion avec la nature et la conviction de Thoreau que l'homme ne se sauvera qu'avec elle s'expriment avec le plus d'intensité. Quant à « L'Allegash », c'est avant tout le portrait extrêmement concret, précis et chaleureux d'un Indien, celui qui a été son guide tout au long du troisième voyage, Joseph Polis.

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